Rome Ce n'est plus ce qu'il était, ou du moins on ne peut plus le visiter comme avant. La ville qui s'est targuée pendant des siècles d'être un musée à ciel ouvert, accessible à tous ceux qui se promenaient dans ses rues pavées, se ferme — ou du moins dresse un tourniquet — sur ses monuments les plus emblématiques. La dernière nouvelle est tombée comme une pièce de monnaie au fond d’un étang : à partir du 1er févrieraccédez à la zone des escaliers du Fontaine de Trévid'où des millions de touristes effectuent le rituel consistant à jeter une pièce à l'envers, coûtera deux euros.
La mesure n’est pas un événement isolé. C’est la réponse d’une ville qui se sent étouffée par sa propre réussite. Rome vient de vivre une année jubilaire historique. En 2025, on estime qu'environ 35 millions de visiteurs auront transité par la capitale italienne. Un chiffre qui, bien qu’il soit une bénédiction pour les hôtels, restaurants et entreprises, est devenu un cauchemar logistique pour la coexistence urbaine et la conservation du patrimoine.
Le conseil municipal défend le soi-disant « péage » comme un outil d’ordre. L'accès sera limité à certaines heures, la capacité sera contrôlée et les avalanches humaines et les touristes escaladant n'importe quel rebord pour obtenir la photo parfaite seront évités.
Le problème est que la fontaine de Trevi n’est pas une zone fermée. Il s'agit d'une fontaine baroque ancrée dans le tissu urbain, faisant partie du paysage quotidien de la ville. Avec le nouveau système, cet espace cesse d’être un lieu et devient un produit.
D'un point de vue économique, il existe un autre facteur clé : les touristes d'aujourd'hui sont prêts à payer pour des expériences. Nous ne voyageons plus seulement pour voir, mais pour vivre quelque chose d’« unique ». Dans ce contexte, deux euros ne dissuadent personne. Au contraire, ils renforcent le sentiment d'exclusivité. Si vous devez payer, cela doit en valoir la peine. La fontaine cesse d'être un point chaotique et devient une expérience organisée, avec un accès réglementé et une photographie garantie.
Rome, en outre, impose déjà des frais pour entrer dans certains lieux qui ont été gratuits pendant des siècles, mais la fontaine de Trevi brise une frontière symbolique : on ne paie pas pour entrer dans un bâtiment, mais pour occuper une partie de la ville.
Le prix choisi ne gère cependant pas les flux. Deux euros ne changent pas les comportements. Ils ne réduisent pas la demande. Pour que cela se produise, il faudrait que le montant soit très différent. Ce n'est qu'avec des tarifs de 30, 40 ou 50 euros qu'il y aurait une réelle baisse de la fréquentation dans les points les plus saturés.
Mais cette solution n’est pas politiquement viable. Faire payer 50 euros pour se rendre à une fontaine publique provoquerait une réaction immédiate. Cela laisserait de côté les étudiants et autres jeunes touristes. Aucun dirigeant politique ne veut supporter ce coût en termes de réputation, quelle que soit l’efficacité de la mesure.
C'est pourquoi les villes optent pour des solutions intermédiaires. Il vous faut peu pour pouvoir dire que vous agissez. Les horaires sont réglementés, des réservations en ligne se créent, les foules se déplacent d'une place à l'autre. Le problème ne disparaît pas ; ça bouge. Le tourisme de masse ne se réduit pas, il se redistribue.
À Venise, un droit d'accès pour les visiteurs d'une journée a été lancé à titre expérimental. Elle n'est pas toujours appliquée, elle n'est pas particulièrement élevée et elle connaît de nombreuses exceptions. Les résultats, jusqu’à présent, sont modestes. Il sert à collecter des données, mais pas à soulager la pression sur la ville. Dans les deux cas, les résidents ne paient pas puisqu’ils contribuent déjà via les taxes municipales.
Le dilemme est évident. Le tourisme génère des revenus, mais aussi des coûts. Le problème est que ces coûts ne se reflètent pas dans le prix payé par le visiteur. Deux euros n’internalisent aucune externalité pertinente. Il s’agit d’un signal politique et non d’une solution structurelle.
Vraiment limiter l’accès nuirait à l’économie locale. Ne pas le limiter nuit à la ville. Augmenter les prix serait efficace, mais socialement régressif et politiquement impossible. Réduire les flux sans toucher aux prix nécessiterait des changements globaux dans les transports, les horaires de travail et la culture du voyage rapide. Rien de tout cela n’est à la portée d’un conseil municipal.
Face à cette impuissance, il ne reste plus qu’un geste ironique. Si la fontaine de Trevi devait devenir un lieu réglementé, son statut de mythe pourrait peut-être être pleinement assumé. Ils pourraient au moins installer un hologramme d'Anita Ekberg sortant de l'eau, comme dans La dolce vita. Cela ne réduirait pas les files d'attente, mais rappellerait aux visiteurs que ce qu'ils recherchent n'est pas seulement une photo, mais une idée de Rome qui n'existe plus. Et comme tant de choses dans ces villes, il n’y a aucun péage pour le récupérer.
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