A l'approche de la barre des 100 millions de touristes internationaux en Espagne, le débat sur la croissance, oui ou non, plus ou moins, d'une manière ou d'une autre, est de plus en plus vif. Personnellement, comme je l'ai écrit ici à d'autres occasions, je crois que la machine de croissance du tourisme ne va pas s'arrêter (par exemple, sur : https://www.hosteltur.com/comunidad/005750_la-maquina-del-crecimiento-turistico.html), nous devons donc la prendre au sérieux et nous y préparer.
Le concept de machine de croissance, adapté de la théorie sociologique d'Harvey Molotch
au domaine du développement touristique, est un axe central dans la réflexion sur la nécessité de transformer la gouvernance du tourisme (voir, entre autres qui pourraient être soulignés, l'article suivant : https://www.hosteltur.com/comunidad/006271_horizonte-2040-hacia-una-gobernanza-turistica-armoniosa.html).
La machine de croissance décrit l'alliance d'acteurs publics et privés visant à maximiser le volume (nombre de visiteurs, nuitées et revenus bruts) sans considérer les limites socio-environnementales du territoire. Lorsque cette théorie est appliquée aux destinations touristiques, cette machine se manifeste dans la priorité absolue accordée à l'augmentation continue du flux de visiteurs, à la construction d'infrastructures et à la touristification, déplaçant les besoins de la population locale.
Les prévisions macroéconomiques des principales institutions mondiales du secteur confirment justement l'inertie de cette « machine à croissance ». Loin de proposer une stabilisation, les prévisions prévoient une expansion quantitative sans précédent. Ainsi, l’ONU-Tourisme prévoit, dans son document « Le tourisme vers 2030 », que le monde atteindra 1,8 milliard d’arrivées de touristes internationaux cette année-là. Pour replacer ces données dans leur contexte, en 1975, le monde n'enregistrait que 222 millions de touristes internationaux. Passer de 1 520 millions en 2025 à 1 800 millions en 2030, c’est accueillir en cinq ans plus de voyageurs (avec un taux de croissance de 3,5 % par an) qu’il n’en existait sur l’ensemble de la planète il y a 50 ans.
Du point de vue de la théorie de Molotch, ces prévisions fonctionnent comme une prophétie auto-réalisatrice et comme le carburant dont ont besoin les coalitions locales favorables à la croissance (élites immobilières, financières et politiques) pour justifier le besoin urgent d'étendre les infrastructures critiques (plus de pistes d'atterrissage pour les avions – ou de nouveaux aéroports -, des ports pour les méga navires de croisière, davantage de réseaux ferroviaires à grande vitesse…) ; reclasser des terrains à des fins d'hôtellerie ou d'appartements touristiques ; investir d'énormes sommes de fonds publics dans la promotion internationale afin de ne pas « prendre du retard » ou perdre des parts de marché au profit de destinations concurrentes.
La croissance est donc tirée par une coalition d’acteurs dont les intérêts s’alignent autour d’elle : les propriétaires profitent de l’augmentation de la valeur de leurs actifs, les promoteurs immobiliers de la hausse des prix et des bénéfices, les médias locaux de la hausse des revenus publicitaires, les entreprises de services de tous types (hébergement, restauration, loisirs, événements, transports) de la hausse de la demande et des revenus, les administrations publiques nourrissent leurs caisses avec une plus grande collecte d’impôts et les hommes politiques au pouvoir sont favorisés. par la perception de prospérité que confère l’expansion de la destination. Dans le même temps, on retrouve des voix systématiquement marginalisées, comme celles des habitants déplacés par la hausse des loyers ou l'impossibilité économique d'acquérir un logement, les travailleurs du secteur aux conditions précaires et/ou saisonnières, ainsi que les défenseurs de l'environnement et de la communauté locale. Cela ne devrait plus être possible aujourd’hui, mais la gouvernance, dans de trop nombreux cas, continue de les ignorer ou de leur accorder un espace de très peu d’importance dans la prise de décision.
Dans les territoires touristiques, cette dynamique opère à travers ce que l’on appelle le piège incrémental : le succès mesuré par les arrivées touristiques, auquel le financement est lié (voir, par exemple, le cas des taxes touristiques), crée une boucle de rétroaction positive qui stimule la croissance, même lorsqu’il existe un mandat qui inclut nominalement la durabilité sociale et environnementale. Ce piège incrémental est particulièrement insidieux car chaque décision individuelle, au sein du cycle, apparaît rationnelle ; la promotion des attractions les plus populaires de la destination maximise les arrivées à court terme ; l'allocation de budgets marketing aux sites touristiques les plus populaires génère le plus grand retour mesurable ; Mesurer le succès en fonction des arrivées et des revenus produit des mesures claires qui satisfont les organismes de financement. Mais l’effet cumulatif de ces décisions individuellement rationnelles est une non-durabilité sociale et environnementale.
Il leur est également facile de tomber dans un cercle vicieux selon lequel l’augmentation de la demande, résultat des campagnes promotionnelles, attire plus d’offre, ce qui pousse les gestionnaires de destinations à faire plus de promotion pour attirer plus de touristes, qui continue d’attirer plus d’offre, et ainsi de suite si aucune restriction n’est établie (ou si la bulle éclate).
Partant de là, la question est, sauf catastrophe, de savoir comment s’adapter à cette croissance. Certains préconisent d'améliorer la gestion des flux touristiques grâce à l'utilisation des nouvelles technologies. D’autres sont dus à la déconcentration spatiale (promouvoir le tourisme pour atteindre des destinations secondaires non encore sollicitées) et à la déconcentration temporelle (diversifier les produits et les marchés pour allonger la saison touristique grâce à la désaisonnalisation). Toutes ces lignes d’action semblent bonnes, mais en tenant compte de ce qui suit :
*Comme l'atteste la littérature scientifique, l'utilisation, en soi, de ces technologies ne produira pas les effets souhaités (en termes, par exemple, de durabilité) sans une structure de gouvernance adéquate.
*Le processus de déconcentration spatiale ne sera possible que si le client le souhaite, et ne sera pas toujours disposé à le faire. Par exemple, si quelqu'un visite Paris pour la première fois, il aura envie d'aller à la Tour Eiffel, même si des alternatives intéressantes lui sont proposées. Il faudrait alors penser (comme cela se fait déjà, mais de manière encore plus généralisée) à moduler la demande via les prix, à établir des quotas, à un urbanisme cohérent avec le modèle touristique que l'on veut promouvoir et sa capacité d'accueil correspondante… Bref, en somme, des limitations de toutes sortes.
*La déconcentration en général devrait avoir l'approbation des communautés locales. La population résidente est-elle prête à supporter une pression touristique qu’elle n’avait pas subie auparavant, ou si elle l’a fait, à le faire pour une période plus longue ? Dans quelles conditions donneraient-ils leur consentement, considérant que leur qualité de vie s’en trouverait améliorée ?
Tout cela converge selon moi vers un facteur clé : la gouvernance du territoire et, en son sein, l’activité touristique. Une gouvernance qui recherche avant tout le bien commun, le bien-être de tous ses groupes d’intérêt, qui nécessite des mécanismes qui ne s’adaptent pas seulement aux élites de coalition pro-croissance. Il s’agit donc d’une redistribution du pouvoir dans la prise de décision, avec des résistances difficiles à briser.
Je vous invite, cher lecteur, à réfléchir à cela et à la manière dont ce changement pourrait s'opérer vers une gouvernance véritablement inclusive, à partir d'une collaboration public-privé-communauté. Comment rompre avec l’inertie d’un modèle encore ancré, dans de nombreux cas, dans le siècle dernier, même s’il est recouvert de la patine de « l’intelligence » de l’IA et des nouvelles technologies en général ? Parce que le plus important (même si c'est assez important) ne sont pas les données, mais les décisions qui sont prises sur la base de cette base de connaissances et qui affectent collectivement ceux qui font partie du destin en question (le vôtre, par exemple).
— Son ouvrage original et fondateur dans lequel il a formulé pour la première fois cette théorie est l'article académique suivant : Molotch, H. (1976). La ville comme machine de croissance : vers une économie politique des lieux.
Journal américain de sociologie 82(2), 309-332. https://doi.org/10.1086/226311Plus tard, Molotch a développé et systématisé l'ensemble de la théorie dans un livre publié en co-auteur : Logan, JR et Molotch, HL (1987).
Fortunes urbaines : l’économie politique des lieux
. Presse de l'Université de Californie.Dans les deux ouvrages, il est postulé que l’essence de la ville moderne est dominée par une alliance, ou coalition de croissance, d’élites locales (promoteurs immobiliers, propriétaires fonciers, financiers, médias locaux et classe politique) dont l’objectif commun est d’intensifier l’utilisation des terres pour en accroître la valeur financière. Cela génère un conflit structurel entre les habitants (qui perçoivent le territoire pour sa valeur d’usage : vie communautaire, environnement social, identité) et ces élites (qui l’appréhendent exclusivement pour sa valeur d’échange : bénéfice économique et revenu foncier).
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